Le prochain logiciel devra justifier ce qu’il remplace.
Le marché du logiciel ne semble pas se calmer. Les dépenses informatiques mondiales continuent d’augmenter et l’intelligence artificielle ajoute de nouveaux outils à la pile. Pourtant, la question à poser avant un achat change : quel travail, quel outil ou quelle étape ce logiciel permet-il réellement de supprimer ?

Article écris par
Romain@Framewark

maginons une scène très ordinaire. Une équipe constate que ses reportings prennent trop de temps. Les informations sont réparties entre un CRM, un fichier Excel et quelques tableaux tenus à jour par des personnes qui connaissent « le vrai fonctionnement » de l’entreprise.
Quelqu’un propose alors d’acheter un nouvel outil de reporting.
La discussion commence généralement par une liste de fonctionnalités : connexions disponibles, automatisations, tableaux de bord, intelligence artificielle, nombre d’utilisateurs.
Elle devrait commencer par une autre question : qu’est-ce que cet outil remplace ?
La scène est hypothétique, mais le raisonnement est concret. Un logiciel peut résoudre un problème local tout en ajoutant une nouvelle source de données, une nouvelle règle de gestion, une nouvelle formation et une nouvelle réunion de coordination. L’entreprise gagne une fonctionnalité. Elle ne gagne pas nécessairement un système plus simple.
Fait : la dépense logicielle continue de progresser
Les annonces sur la « SaaSpocalypse » donnent parfois l’impression que les entreprises se détourneraient massivement du SaaS. Les données disponibles racontent une histoire plus nuancée.
Gartner prévoit pour 2026 des dépenses informatiques mondiales de 6,37 milliers de milliards de dollars, en hausse de 14,2 %. La ligne « Software » atteindrait 1,468 milliers de milliards de dollars, avec une croissance de 15,5 %. Il s’agit d’une prévision mondiale, pas d’une mesure des achats des PME françaises. Elle montre toutefois que le marché du logiciel ne se contracte pas dans son ensemble.
BetterCloud décrit de son côté un retour de la prolifération SaaS après deux années de consolidation. Son rapport 2026, fondé sur 525 répondants, indique une moyenne de 27 applications SaaS alimentées par l’IA dans les organisations étudiées. Le chiffre mélange les outils nativement conçus autour de l’IA et les logiciels existants auxquels des fonctions d’IA ont été ajoutées. Il ne doit pas être présenté comme la moyenne de toutes les entreprises.
CIO relaie enfin un baromètre Najar selon lequel une grande entreprise de plus de 800 personnes possède en moyenne 419 logiciels SaaS, pour un coût annuel annoncé de 4,1 millions d’euros. Cette donnée porte sur de grandes organisations européennes étudiées par Najar. Elle n’est pas transposable directement à une PME ou à une ETI.
Interprétation : la fin du réflexe, pas la fin du logiciel
Ces faits ne prouvent pas la disparition du SaaS. Ils suggèrent autre chose : l’achat d’un logiciel devient plus difficile à justifier lorsqu’il ne fait qu’ajouter une fonction à un système déjà difficile à comprendre.
Pendant longtemps, le réflexe était simple : un problème apparaît, un outil spécialisé est ajouté. Le service commercial demande un logiciel de prospection. Les opérations demandent un outil de planification. La direction demande un tableau de bord. La finance demande une solution de rapprochement.
Chaque demande peut être légitime. Le résultat cumulé peut pourtant devenir illisible. Les données circulent mal, les responsabilités se déplacent, les équipes ressaisissent l’information et plusieurs outils finissent par prétendre détenir la même vérité.
Le coût n’apparaît pas toujours sur la facture du logiciel. Il se retrouve dans la maintenance, la formation, la gouvernance, les contrôles, les intégrations, les arbitrages et les moments où deux équipes ne travaillent pas avec la même information.
Fait : l’IA déplace la frontière entre acheter et construire
Thoughtworks documente un cas particulier qui rend ce déplacement visible. Dans son équipe marketing, l’entreprise indique avoir supprimé trois plateformes SaaS à fonctionnalités étroites en 2025 et les avoir remplacées par des workflows IA sur mesure.
Ce cas ne permet pas de conclure que toutes les entreprises devraient développer leurs propres outils. Il montre cependant que certaines solutions utilitaires peuvent désormais être reconstruites plus rapidement qu’avant, surtout lorsqu’elles répondent à un besoin étroit et bien compris.
Interprétation : construire ne signifie pas supprimer la complexité
L’IA rend plus accessible la création d’interfaces, d’automatisations et de workflows spécialisés. Elle ne fait pas disparaître la responsabilité de les maintenir.
Construire en interne peut réduire une licence, une dépendance éditeur ou un empilement d’interfaces. En contrepartie, l’entreprise doit prendre en charge la sécurité, la documentation, les droits d’accès, la continuité de service, la qualité des données et les évolutions futures.
Le déplacement est important. On ne remplace pas toujours un coût par une économie. On peut remplacer un coût visible par une responsabilité interne moins visible.
À l’inverse, acheter un logiciel n’est pas une mauvaise décision par nature. Un outil stratégique, largement adopté, correctement gouverné et capable de porter une responsabilité critique peut être plus rationnel à acheter qu’à reconstruire.
La décision à prendre avant la comparaison des éditeurs
Avant de comparer les fonctionnalités, quatre options méritent d’être examinées.
Acheter. Cette option est cohérente lorsque le besoin est standard, que le logiciel apporte une capacité difficile à construire et que son adoption, sa sécurité et sa maintenance sont compatibles avec l’organisation.
Construire. Cette option peut être pertinente pour un besoin étroit, stable et différenciant, lorsque l’entreprise dispose des compétences pour le maintenir et que le périmètre est clairement maîtrisé.
Connecter. Certaines demandes ne nécessitent pas un nouvel outil. Les données ou les fonctions existent déjà, mais elles ne circulent pas correctement. Dans ce cas, la priorité peut être une intégration, une règle commune ou une meilleure définition de la source de vérité.
Simplifier. Une étape peut parfois être supprimée plutôt qu’équipée. Un reporting reproduit-il une décision déjà prise ailleurs ? Une validation existe-t-elle uniquement parce qu’un ancien outil ne permettait pas de contrôler autrement ? Une ressaisie est-elle vraiment nécessaire ?
Cette grille n’est pas une méthode universelle de sélection. C’est un moyen de remettre la décision au bon niveau. Le sujet n’est pas uniquement le choix d’un produit. C’est le choix d’un fonctionnement.
Hypothèse : la complexité de gouvernance deviendra un critère d’achat
On peut raisonnablement faire l’hypothèse suivante : à mesure que les logiciels deviennent plus faciles à acheter et à construire, les entreprises regarderont davantage ce qu’ils ajoutent au système global.
Elles demanderont peut-être moins souvent : « Combien de fonctions cette solution possède-t-elle ? »
Elles demanderont davantage :
Quelle information devient plus fiable ?
Quelle décision devient plus rapide ou plus claire ?
Quelle responsabilité devient explicite ?
Quelle tâche disparaît réellement ?
Quel outil ou quel fichier pouvons-nous arrêter d’utiliser ?
Qui maintiendra cette solution dans deux ans ?
Cette évolution ne signifie pas que les logiciels vont se raréfier. Elle peut simplement rendre la décision plus adulte. Chaque nouvel outil devra expliquer sa place dans le système, et pas seulement sa promesse sur une page de démonstration.
Le prochain logiciel ne devrait donc pas seulement dire ce qu’il sait faire. Il devrait expliquer ce qu’il permet d’arrêter de faire.
Avant de signer, la question tient en une phrase : qu’est-ce que ce logiciel remplace réellement ?
Sources et limites
Gartner, Gartner Forecasts Worldwide IT Spending to Grow 14.2% in 2026, Totaling $6.37 Trillion, 27 juillet 2026. Faits utilisés : dépenses IT mondiales, croissance globale et ligne Software. Limite : prévision mondiale.
BetterCloud, State of SaaS 2026. Faits utilisés : retour de la prolifération SaaS et moyenne annoncée de 27 applications SaaS alimentées par l’IA. Limite : étude d’un acteur du SaaS management, fondée sur 525 répondants.
Thoughtworks, Making sense of the SaaSpocalypse, 23 mars 2026. Fait utilisé : suppression documentée de trois plateformes SaaS à fonctionnalités étroites et remplacement par des workflows IA. Limite : retour d’expérience d’une organisation particulière.
CIO, Une grande entreprise possède en moyenne plus de 400 logiciels SaaS, 2026. Faits utilisés : 419 logiciels SaaS et 4,1 millions d’euros annoncés pour une grande entreprise de plus de 800 personnes. Limite : périmètre spécifique aux grandes entreprises étudiées par Najar.
Article écris par
Romain@Framewark